Texte TD11 Terminale
Le marché du travail : des théories aux problématiques contemporaines.
Les théories de base
Du chômage volontaire au chômage « classique »
Cette approche a été avancée par les néoclassiques de la fin XIXe et sert de théorie de référence à la plupart des libéraux contemporains.
Pour les économistes d'inspiration néoclassique, le travail est un bien comme un autre qui s'échange sur un marché sur lequel joue les mécanismes classiques. La rencontre entre offres de travail (émanant de la population active) et demandes de travail (émanant des employeurs) détermine simultanément le taux de salaire d'équilibre et le niveau d'emploi d'équilibre.
Dans le modèle néoclassique, l’individu est rationnel, calculateur. Il opère tout le temps un arbitrage entre le coût et l’avantage de son comportement.
L’offre et la demande de travail
| Offre de travail (O) | Demande de travail (D) |
| Ce sont les salariés potentiels qui offrent leur travail aux entreprises | Ce sont les entrepreneurs qui embauchent et qui « achètent » le travail des salariés |
| = demandes d’emploi dans les petites annonces | = offres d’emplois dans les petites annonces |
| Avantage du travail : le salaire | Avantage du travail : c’est ce que rapporte le salarié (sa productivité) |
| Inconvénient : renoncement au loisir | Inconvénient : son coût, c'est-à-dire le salaire qu’il faut lui verser |
| L’offre de travail est fonction croissante du salaire : plus le salaire est élevé, plus un nombre important d’individus seront prêts à renoncer aux loisirs pour travailler | La demande de travail est fonction décroissante du salaire : plus le salaire est faible, plus les entreprises sont prêtes à embaucher pour un niveau de productivité donné |
Quand l’offre et la demande se rencontrent
Sur le marché du travail se rencontrent l’offre et la demande de travail et s’équilibrent grâce aux fluctuations de salaires.

Le point E correspond à un niveau de salaire pour lequel il y a autant d’offreurs et de demandeurs sur le marché du travail. Donc toutes les offres et les demandes sont satisfaites..
Si pour une raison quelconque, les entreprises veulent embaucher davantage, la demande de travail sera plus importante. La courbe de demande de travail va se déplacer vers la droite (en bleu) et on aboutira à un nouveau point E’ pour lequel le niveau des salaires sera plus élevé.
Si pour une raison quelconque les salariés veulent davantage travailler, l'offre de travail va augmenter et la courbe d’offre va se déplacer vers la droite (en rouge) et on aboutira à un nouveau point E’’ pour lequel le niveau des salaires sera plus faible.
Ce qu’il faut comprendre, c’est que si on est dans un univers concurrentiel, c'est-à-dire un marché dans lequel les salaires sont flexibles (ils peuvent varier librement à la hausse comme à la baisse), les offreurs et demandeurs ne sont pas organisés et ne faussent pas la concurrence, si l’information est parfaite, s’il n’y a pas d’institutions qui faussent les mécanismes du marché, si les salariés sont mobiles, le chômage n’existe pas. Certes, il y a bien des personnes qui ne travaillent pas MAIS c’est juste qu’elles refusent de travailler pour le salaire qui est celui du marché (comme il peut y avoir des entreprises qui refusent d’embaucher parce qu’elles jugent les salaires trop élevés). Le chômage est donc volontaire, ce n’est donc pas du chômage.
Une première critique de ce modèle

Tout cela fait beaucoup de « si » : si on est dans un univers concurrentiel, si les salaires sont flexibles, si les offreurs et demandeurs ne sont pas organisés et ne faussent pas la concurrence, etc.
Justement, rétorquent les néoclassiques, le chômage n’est pas un problème en soi. S’il y a du chômage, c’est que la concurrence est faussée. Premiers coupables : les syndicats, les réglementations contraignantes qui empêchent les salaires de varier de telle sorte que le salaire effectif w1 (c'est-à-dire celui qu’on observe dans la réalité) est supérieur au salaire d’équilibre w*. Au niveau de w1, les entreprises veulent moins embaucher (la demande de travail est comprimée) tandis qu’il y a plein de personnes qui veulent offrir leur travail (l’offre est « dopée »).
Pour résoudre la question du chômage, il suffit de retirer tous les freins aux mécanismes de flexibilité, et notamment celle des salaires.
Ce qu’on va appeler un chômage classique, c’est un chômage qui est dû, selon les libéraux, à des salaires trop élevés qui compriment la demande de travail.
La critique keynésienne
Keynes critique de façon virulente la notion de chômage volontaire, quelque peu cynique. Son ouvrage majeur (Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie,1936) – qu’il écrit dans le prolongement de la crise de 1929, montre que pour un niveau de salaire donné, il peut y avoir des gens qui souhaitent travailler mais qui ne le peuvent pas parce que les employeurs ne demandent pas assez de travail. Par conséquent, dans une situation où les chômeurs, les pauvres se multiplient, tout chômage n’est pas volontaire.
Quelles sont les causes du chômage ?
Les entreprises embauchent si elles ont besoin de produire, et elles ont besoin de produire si leurs carnets de commandes sont pleins. Ces carnets de commandes se remplissent si les consommateurs ont des revenus suffisants pour pouvoir consommer.
Si on baisse les salaires, que se passe-t-il ? La consommation va diminuer, les entreprises vont chercher à diminuer leurs prix pour vendre plus. Pour diminuer leurs prix, elles vont diminuer les salaires ou licencier, etc… C’est ce que Keynes appelle la spirale déflationniste et c’est ce qui explique pour lui (en partie) la crise de 29.
Donc, pour lutter contre le chômage, il faut augmenter les salaires. Les carnets de commandes vont augmenter, les entreprises vont embaucher. Cela va peut-être avoir des effets inflationnistes, mais à court terme, les salariés ne s’en rendront pas compte et ils dépenseront tout de même, portés par un vent d’optimisme lié à l’augmentation de leur salaire.
Ce qu’on va appeler un chômage keynésien, c’est un chômage qui est dû, selon les keynésiens, à des salaires trop faibles qui compriment la demande de biens et services et donc l’activité des entreprises.
Le renouvellement des théories
Les 30 Glorieuses ont été keynésiennes. En 1971, le Président américain Nixon déclarait « nous sommes tous des keynésiens » ! Pourquoi ? Parce que durant cette période, on a mis en place dans de nombreux secteurs (automobile en tête) les méthodes tayloriennes d’organisation du travail. Grâce à ces méthodes, les gains de productivité étaient importants. Comme en même temps les syndicats étaient puissants, ils parvenaient à faire diriger une partie importante de ces gains vers les salaires. Les revenus des ménages augmentaient, ils étaient consommés ce qui tirait l’activité des entreprises et leur permettait d’embaucher, de faire des économies d’échelle, des nouveaux gains de productivité, etc.
La prospérité économique de cette période est donc, en grande partie, due au dynamisme de la demande et l’élévation des salaires. C’est pourquoi certains économistes on caractérisé cette période par le terme de « régulation fordiste » (Ford ayant inspiré l'organisation du travail et l'idée qu'il fallait augmenter les salaires).
Néanmoins, à partir des années 70, ce modèle ne fonctionne plus. Les jeunes refusent le système taylorien, le travail répétitif, à la chaîne, les sabotages, revendications se multiplient et les gains de productivité se tarissent (dès la fin des années 60). Par ailleurs la demande se transforme, les baby boomers veulent des produits de plus en plus diversifiés alors que l’industrie taylorienne propose des produits standardisés. Du coup le système productif (et notamment en France) est en complet décalage avec les nouvelles normes de consommation. La croissance diminue et le chômage augmente.
Les recettes keynésiennes sont donc remises en cause et de nouvelles théories apparaissent. Ces théories vont pour la plupart se focaliser sur une question : la rigidité des prix.
La théorie du déséquilibre
En France, l’économiste Edmond Malinvaud va tenter une synthèse entre le modèle keynésien et néoclassique. Il va montrer que le prix du travail étant rigide, il peut y avoir coexistence selon les marchés d’un chômage keynésien et d’un chômage classique. Sur certains marchés, la demande de biens et services est insuffisante et l’activité ne permet pas aux entreprises d’embaucher. C’est le cas par exemple de l’industrie automobile à la fin des années 70 et au début des années 80.
Néanmoins, dans certains secteurs, les salaires (ou le coût du travail) peuvent être trop élevés de telle sorte que les entreprises ne sont pas compétitives et ne peuvent pas embaucher. C’est aussi le cas de l’industrie automobile dans les années 70.
Cette théorie est particulièrement intéressante parce qu’elle fait apparaître un double contrainte de l’économie, d’autant plus forte qu'elle s’internationalise et la concurrence s’accroît : les entreprises ont besoin de commandes pour produire (d’où la nécessité de soutenir les salaires) mais en même temps elles doivent contrôler leurs coûts (pour rester compétitives). Il y a donc une sorte de déséquilibre permanent entre marché du travail et marché des biens et services.
Les rigidités salariales : salaire d’efficience et contrat implicite
D’autres théoriciens, d’inspiration plus libérale, vont chercher à comprendre pourquoi les salaires ne peuvent pas librement varier : deux grandes analyses méritent d’être connues :
- la théorie du salaire d’efficience : pour s’attirer les meilleurs salariés, obtenir leur engagement dans l’entreprise, garantir la paix sociale, les entreprises « surpayent » leurs employés de telle sorte que le salaire est rigide et souvent supérieur au salaire d’équilibre ;
- la théorie du contrat implicite : un contrat implicite est passé entre les entreprises et leurs salariés qui acceptent un salaire un peu plus faible que ce qu’ils mériteraient (en fonction de leur productivité) mais veulent se voir garantis la sécurité de leur poste et de leur salaire. Autrement dit, le « deal » est le suivant : j’accepte d’être payé un peu moins, mais quand ça va mal, je garde mon emploi et mon salaire. Or, quand ça va mal, les entreprises ne peuvent dans ce cas ni licencier, ni diminuer les salaires. Cela crée des rigidités sur le marché de l’emploi ce qui ne leur permettent pas de fonctionner convenablement et de s'adapter aux variations conjoncturelles.
La conséquence : la segmentation du marché du travail
Comme les prix sont rigides, comme les entreprises ne peuvent licencier librement, que se passe-t-il ? Les entreprises garantissent une situation confortable à un nombre limité de salariés (les insiders). Et quand elles ont des pics d’activité, quand elles ont besoin de plus de personnel, elles embauchent des CDD, des intérimaires (des outsiders) qu’elles n’auront pas besoin de licencier quand l’activité se ralentira puisque ce sera simplement des fins de contrats. Cela crée un fossé grandissant entre des salariés protégés, intégrés, et d’autres instables, condamnés à des petits boulots. C’est ce qu’on appelle la segmentation du marché du travail.
Quelles solutions ?
L’heure est au débat : faut-il accroître la flexibilité du marché du travail comme le souhaitent les libéraux ? Assouplir le droit du travail, renoncer au CDI, permettre aux salaires de fluctuer, diminuer voire supprimer le SMIC pour dynamiser le marché du travail ? C’est la solution américaine qui a permis d’avoir un taux de chômage de l’ordre de 5%… mais un taux de pauvreté très important, la multiplication des travailleurs pauvres (working poors) et un accroissement des inégalités (D9/D1>5).
Ou bien faut-il renforcer la législation, empêcher les entreprises de licencier, garantir des salaires minima élevés, limiter par la loi les CDD, les missions d’intérim, etc. Ce fut plutôt la voie choisie par la France. La plupart de ceux qui ont un emploi à temps complet ont un salaire décent, les aides sociales sont globalement généreuses (au prix de déficits énormes), les inégalités y sont moins fortes qu’aux USA (en France, D9/D1= 3 env.). Néanmoins, les chômeurs sont nombreux, depuis 25 ans, le chômage n’est jamais descendu en dessous de 8,5%, sans compter les Rmistes, stagiaires, emplois aidés, qui ne sont pas comptés comme chômeurs mais vivent dans des situations précaires.
L’américain Paul Krugman résumait très bien la situation en 1995 en titrant un article dans la revue Futuribles : « l’Europe sans emploi, l’Amérique sans le sou », c'est-à-dire, l’Europe avec ses chômeurs et l’Amérique avec ses pauvres.
Une troisième voie, initiée par le Danemark, et qui ne peut être envisagée que de façon adaptée dans les différents pays, est la « flexicurité ». Elle séduit bon nombre d’économistes, notamment en France (par ex. Bernard Gazier) : il s’agit de concilier la nécessaire flexibilité du travail (c’est une nécessité théorique discutable, mais c’est une nécessité pratique indiscutée) en assouplissant le droit du travail, en permettant aux entreprises de réduire leurs coûts pour faire face à la concurrence étrangère, tout en renforçant la formation des salariés, le dialogue social au sein des entreprises, et les droits sociaux des personnes dans les périodes de non emploi, d’emploi à temps partiel, ou les périodes de formation ou encore de congés (paternité, maternité, congés sabbatique, etc.)
Pour l’instant la « flexicurité » est un concept flou, et on voit encore mal comment transposer l’expérience danoise (petit pays dix fois moins peuplé que la France, où l’essentiel des entreprises sont des PME, où le dialogue social et la négociation existe depuis longtemps) dans d’autres pays européens très différents. Néanmoins, il y a fort à parier qu’on entendra parler de cette question dans les débats présidentiels.
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