L'insécurité sociale - R. Castel - Synthèse
Comment concilier l’économie de marché et l’individualisme corrélaire au capitalisme et le besoin de sécurité qui était assuré, dans les sociétés traditionnelles, par les groupes de proximité.
Castel part de deux philosophes : Hobbes pour lequel c’est le Léviathan qui peut assurer la sécurité collective dans un Etat moderne ; Locke qui voit dans le libéralisme et l’enrichissement le moyen individuel d’assurer sa propre sécurité. Néanmoins chacune de ces visions portent une limite : Hobbes préconise un Etat absolutiste et autoritaire tandis que chez Locke, la propriété constitue un cens nécessaire à l’accès à la sécurité.
Castel s’appuie, pour développer sa problématique, sur le discours du Député Harmand à la séance de la Convention du 25 avril 1793 :
« Les hommes qui voudront être vrais avoueront avec moi qu’après avoir obtenu l’égalité politique de droit, le désir le plus actuel et le plus actif, c’est celui de l’égalité de fait. Je dis plus, je dis que sans le désir ou l’espoir de cette égalité de fait l’égalité de droit ne serait qu’une illusion cruelle qui, au lieu des jouissances qu’elle a promises, ne ferait éprouver que le supplice de Tantale à la portion la plus utile et la plus nombreuse des citoyens. […]
Comment les institutions sociales peuvent-elles procurer à l’homme cette égalité de fait que la nature lui a refusée sans atteinte aux propriétés territoriales et industrielles. Comment y parvenir sans la loi agraire et le partage des fortunes ? »
Au lendemain de la seconde guerre mondiale, sous l’impulsion du CNR, s’est mis en place en France
« un plan complet de Sécurité sociale visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence dans tous les cas où ils sont incapables de se les procurer par le travail, avec gestion appartenant aux représentants des interessés et de l’Etat ».
S’est mise en place ainsi une « société de semblables » (tous assurés) permise par la généralisation du salariat, l’emploi constituant le socle de cette sécurité. Cette mise en place a été permise par la croissance et par l’existence de corps constitués (notamment les syndicats). Cela ne signifie pas la suppression des inégalités, mais l’assurance de tous contre le risque.
Or, depuis les années 80, ce modèle est remis en cause : contrainte internationale, crise de « l’Etat national social » qui conduit à une remise en cause de la sécurité sociale mise en place durant cette période.
Castel distingue l’insécurité sociale et l’insécurité civile qui constitue en partie une conséquence de la première et surtout un phénomène médiatique amplifié par les médias.
Il distingue par ailleurs l’insécurité et le risque (cf. Ulrich Bech) dans la mesure où le risque constitue un danger vague et non prévisible provoqué par l’activité humaine, alors que l’insécurité sociale et envisageable et mutualisable.
Castel déplore le déplacement de la problématique de la question sociale vers les nouvelles questions de danger ou de dommage (cf. Beck ou Giddens). Il met en lumière un double mouvement :
- d’une part ces nouveaux dangers sont « externalisés » vers les PED ;
- d’autre part le néo-libéralisme fait l’apologie du risque distinguant les « risquophobes » attachés aux anciennes protections et les « risquophiles », les mobiles qui savent naviguer face à l’individualisation et la société « désenchassée » (pour reprendre l’expression de Giddens, Les conséquences de la modernité, L’Harmattan, 1994).
L’existence d’une société insécuritaire constitue une poudrière face à laquelle il faut apporter une réponse autre que l’alternative néolibérale ou nostalgique des Trente glorieuses.
- la protection sociale,
- les situations de travail et les trajectoires professionnelles.
Le système actuel est un système inconditionnel fondé et financé par le travail avec des systèmes de lutte contre l’exclusion à la marge.
La protection tend vers un système individualisé, diversifié et flexible fondé sur le contrat et le projet (cf. contrat d’insertion ou PARE). Mais les dispositifs mis en place montrent leurs limites : le coût (il faut prendre en charge ceux qui ont un « handicap social ») et le volet insertion (cf. RMI). Même s’ils constituent des bouées de sauvetage utiles, ils ne peuvent donc pas être généralisés.
Le système se segmente (« dichotomie du régime de protection ») entre ceux qui bénéficient des protections traditionnelles eux ceux pour lesquels l’État assure une protection minimale.
La reconfiguration des protections sociales passe donc par deux questions :
- comment généraliser des mesures de plus en plus atomisées ?
- comment fonder une nouvelle citoyenneté sociale ?
· cesser la culpabilisation des personnes assitées et approfondir les politiques d’insertion par la promotion d’une « continuité » et d’une « mise en synergie des pratiques » qui visent à la réintégration des publics en difficulté (par ex. mise en place de collectifs d’insertion qui regroupent les différentes instances) et centraliser les politiques mises en place.
· Mettre en place un modèle contractuel d’échanges réciproques entre pourvoyeurs et demandeurs de ressources, modèle qui se substituerait aux aides inconditionnelles. Le demandeur ne serait donc pas « assisté » puisqu’il s’inscrirait dans un contrat dans lequel il a un pouvoir de négociation.
· Sortir de la logique philanthropique et officialiser ces pratiques par le droit.
Jusqu’à maintenant, c’est l’emploi qui constitue le socle de la citoyenneté. C’est encore le cas aujourd’hui pour une majorité de population. Néanmoins, de plus en plus, c’est l’idée d’hypermobilité qui prévaut. Il faut interroger le statut de l’emploi avec la multiplication de ce qu’Alain SUPIOT appelle « les zones grises de l’emploi » (Au-delà de l’emploi, Flammarion, 1999).
L’une des réponses est de tranférer les droits du statut de l’emploi à la personne du travailleur. C’est l’idée d’un
« état professionnel des personnes, qui ne se définit pas par l’exercice d’une profession ou d’un emploi déterminé, mais englobe les diverses formes de travail que toute personne est susceptible d’accomplir dans son existence ». (A. Supiot, op. cit.)
Il s’agit donc d’un « rétablissement d’une continuité des droits à travers la discontinuité des trajectoires professionnelles ».
Le risque est néanmoins la remise en cause de toutes les formes classiques d’emploi, dans le public comme dans le privé. Il convient alors d’aménager les zones transitionnelles d’emploi (cf. B. Gazier, Tous « sublimes », Vers un nouveau plein emploi, Flammarion, 2003).
Le souci de sécurité reste fort dans notre société. Si le risque zéro n’existe pas, c’est, comme l’avait vu Hobbes, l’exigence de vaincre l’insécurité civile et l’insécurité sociale qui fonde une société d’individus. Face aux mutations structurelles, il faut, pour reprendre l’expression de Polanyi, « domestiquer le marché ».