L'économie expliquée aux enfants... faut-il mettre que des bonnes notes ?
Il y a ici un article très intéressant sur la relation entre emploi et salaire.
Dans la théorie économique standart que l'on aborde en Première et en Terminale, on apprend que le salaire est fonction de la productivité. Lorsqu'un entrepreneur/employeur embauche une personne, il compare son coût (pour simplifier on dira son salaire) à sa productivité (ce qu'elle rapporte). Logiquement, l'entreprise paiera au plus une personne au niveau de ce qu'elle lui rapporte.
Donc le salaire (w) est fonction de la productivité (y)... ce qu'on résume dans la formule w=f(y).
Dès 1957, un économiste américain (Harvey Leibenstein), parle de salaire d'efficience, c'est-à-dire d'un salaire qui garantit l'efficacité des salariés. En d'autres termes, si l'on veut que les salariés soient efficaces, il faut les inciter, les payer davantage. La relation s'inverse : la productivité devient fonction du salaire... d'où y=f(w).
L'un des premiers à l'avoir fort bien compris et mis en oeuvre est H. Ford avec son fameux "5$ day".
OBO propose une explication théorique de ce phénomène qui est celle de la "théorie de l'agence" qui étudie les comportements des agents en situation d'information imparfaite...
Dans le même prolongement, on peut évoquer les travaux de George Akerlof (1984). L'entreprise est un système de dons / contre-dons. Les salariés ont une norme d'efforts qu'ils sont prêts à fournir en fonction de leur salaire (ils en font pour leur salaire, en quelque sorte). Si on leur offre un salaire généreux, ils auront un sentiment de bien être... se sentiront redevables vis-à-vis de leur employeur, et en feront davantage que ce qu'on pouvait a priori attendre d'eux.
Une explication simple pour les enfants...
Le lycéen moyen cherche à avoir son bac... 10 de moyenne. Si, durant l'année, le prof lui met de bonnes notes, le lycéen sera comblé, motivé et du coup il travaillera davantage et décrochera son bac avec mention très bien !
La bonne note ne valide pas seulement l'efficacité du travail.... elle l'a suscite également !
La raison est simple. Si je veux accroître mon prestige, il faut que la moyenne de mes élèves au bac soit largement supérieure à la moyenne de l'académie.
Si je pouvais choisir mes élèves, je souhaiterais donc :
- garder tous les bons élèves pour moi,
- refiler tous les autres à mes collègues, voire qu'ils changent d'établissement.
En donnant des très bonnes notes à tous, les bons s'entassent aux portes de ma classe de telle sorte que je peux choisir les meilleurs des meilleurs ! Ces meilleurs, une fois qu'ils sont chez moi, ne veulent surtout pas aller ailleurs car ils ne seraient pas garantis d'avoir les 18 et 19 que je distribue allègrement.
Dans la réalité, je ne choisis pas mes élèves, et si je veux que les moins bons consentent à faire des efforts pour progresser, il faut que je les sanctionne en leur mettant des mauvaises notes et que je leur envoie un signe selon lequel si on travaille, on a de bonnes notes (je mets donc de très bonnes notes aux meilleurs). La bonne note a un rôle incitatif.
L'hétérogénéité des notes joue donc sur les deux volets : les meilleurs ont intérêt d'être avec un prof qui ne plafonne pas ses notes à 14 ; les moins bons sont tirés vers le haut en se disant que s'ils bossent, ils pourront avoir des bonnes notes.
Certes, mais il n'est pas sûr que ce soit plus injuste que de chercher à n'attirer que les bons en mettant de bonnes notes car que fait-on des autres? On a alors des bonnes classes (homogènes) et des mauvaises classes (homogènes également).
Revenons à notre marché du travail : dès 1954, l'économiste Clark Kerr parle de "balkanisation du marché du travail" pour désigner un marché du travail à deux vitesses : celui qui est stable, où l'on est bien payé, et celui qui est instable, où l'on est mal payé (celui des emplois "typiques" et des emplois "atypiques" pour reprendre la distinction de H. Puel). Au total, au lieu d'avoir un marché du travail hétérogène, où chacun pourrait avoir sa chance, où les meilleurs seraient récompensés et les moins bons incités à travailler davantage, une partie des entrepreneurs et des salariés s'assurent stabilité, salaire et productivité élevés au dépend des autres. Comme dit Tocqueville, c'est une sorte de "tyrannie de la majorité" qui s'aménage des avantages et du bien-être sur le dos des autres.
Pis encore, certains économistes expliquent que la séparation entre les deux marchés du travail (primaire et secondaire) ne repose même pas sur des écarts effectifs de productivité. Il s'agit simplement d'un système de discrimination fondé simplement sur des signes et non pas sur des critères objectifs. (Par exemple, on pourrait mettre dans les meilleures classes ceux qui présentent a priori les signes d'un fort potentiel, même si leurs résultats ne sont pas objectivement exceptionnels : Allemand première langue, Italien européen, latin, classe informatique, ou même parents profs !... mais rassurez-vous, ça ne se passe jamais comme ça !)
Pas certain car...
La suite à la rentrée dans le prochain cours sur les inégalités...