A propos des gènes...
Je sais, je ne devrais pas sortir de la réserve qui incombe à ma fonction. Alors imaginons ! Imaginons un ministre de l'intérieur (on l'appellerait N) qui affirmerait dans un magazine (philosophique, par exemple) qu'il existe un gène qui donnerait à certains individus un propension particulière à la pédophilie.
Imaginons qu'une telle phrase fasse débat, d'autant que N serait candidat aux plus hautes responsabilités politiques. Quelle réflexion cela pourrait-il susciter ? Que dirait le prof de SES que je suis, enclin parfois, je dois l'avouer, à une certaine subjectivité assumée ?
D'abord, je crois que je conseillerais de lire l'excellent ouvrage d'entretiens entre Axel Kahn et Albert Jacquard (L'avenir n'est pas écrit), spécialistes de la question.
Ensuite, une telle phrase montrerait que N serait
- soit un naïf qui se serait laissé prendre dans le piège d'un entretien (qu'on relit, en général, - voire qu'on fait relire - quand on est candidat à la fonction à laquelle il aspirerait),
- soit qu'en toute bonne foi, il soutiendrait des thèses à la limite du supportable.
En approfondissant un peu, je crois que le prof dirait que ça n'appelle pas au débat... On ne débat pas avec l'insupportable ! Peut-on se demander si ça faisait mal d'être gazé ? si les juifs n'avaient pas un peu mérité les camps ? ou si les goulags n'avaient pas du bon ? Non.
Puis, d'un ton docte, mais réflechi, le prof développerait. Il ferait d'abord référence à un sociologue japonais nommé Bobashi qui aurait écrit quelque part : "une société a besoin de tabous parce qu'ils fixent les limites de ce qui est collectivement acceptable".
Puis il expliquerait : Ces tabous permettent aux individus d'évoluer et de progresser dans un cadre qui les pousse à développer leur intelligence. C'est ce qui en fait des individus socialisés et aptes à vivre en société. Exemple :
- Violer est un tabou... ça oblige à être courtois, intelligent, séducteur
- Tuer est un tabou... ça oblige à affronter ses ennemis avec des mots
- L'inceste est un tabou... ça oblige le groupe à s'ouvrir aux autres pour se renouveler
Ces tabous évoluent, bien entendu. Certains apparaissent du fait de l'expérience historique et humaine.
Bien entendu, l'élève moyen, qui en appelle toujours au concret, réclamerait quelques précisions. Le professeur ajouterait donc :
Ce que Bobsashi veut dire par là, c'est que l'une des caractéristiques d'une société dite civilisée, c'est qu'elle est, théoriquement, en mesure de créer de nouveaux tabous grâce aux leçons qu'elle a su tirer de son histoire : l'extermination d'un peuple est un tabou d'autant plus fort que l'histoire a connu des tentatives organisées et méthodiques de génocides. Le tabou prend d'autant plus de sens que nous avons vu (et voyons encore, parfois) le résultat catastrophique lié à sa transgression.
La guerre est devenu également, progressivement un tabou. Soucieux d'être explicite, le professeur aurait pris l'exemple d'un autre homme politique qui en aurait appelé, devant toutes les nations du monde, à la paix, au nom de l'expérience que son vieux pays a su tirer de l'histoire.
Puis le professeur en reviendrait à la question des gènes... Nous naissons avec un capital génétique (ce qui ne signifie pas avec le gène des maths, des langues ou de la musique) et nous savons que la marge de cheminement d'un individu est extraordinaire. Chacun peut être éduqué, faire des choix, se cultiver. De la même façon, les sociologues ont montré que ce que nous sommes est au moins en partie lié aux influences de notre environnement.
L'expérience historique a conduit progressivement à construire un interdit social face à des propos qui consisteraient à dire qu'un individu est supérieur, inférieur, bon ou mauvais du seul fait de ses gènes. Et ce tabou a conduit les sociétés à miser sur l'éducation, à investir dans l'intelligence pour éduquer, former et construire les individus.
Puis le professeur ajouterait qu'à la vérité, transgresser ces tabous :
- c'est renoncer à l'intelligence : il est plus facile de dire qu'un individu est né mauvais que de dire qu'il relève de la responsabilité et de l'intelligence collectives que d'en faire un honnête homme ;
- c'est baffouer un patrimoine collectif fondé sur la mémoire des humains.
Puis il concluerait :
Voilà pourquoi les propos de N n'appellent pas au débat. C'est comme si on débattait sur l'inceste, le viol ou le génocide. Ces propos relèvent de choix politiques simplistes et dangereux qui consistent à souligner l'impuissance de l'intelligence et de l'éducation face à une prétendue dotation naturelle. Ils relèvent d'une forme de négacion de l'intelligence et de l'humanité et nous savons que la transgression d'un tel tabou est prétexte aux guerres, aux injustices, aux massacres.
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