Pour préciser un peu le débat qui s'est engagé hier sur l'utilité des syndicats, voici l'extrait d'un texte d'E. Neveu tiré de votre manuel (Nouveau manuel Terminale ES, La découverte, 2007) sur un auteur incontournable : Albert Hirschman.
Exit, voice, loyalty : les différentes réponses possibles aux mécontentements
Albert Hirschman aide aussi à comprendre pourquoi la mobilisation n'est qu'une et non la réponse à des tensions et insatisfactions. Une première alternative au conflit (« voice ») se nomme défection (« exit»). Elle peut prendre des formes multiples : démission, changement d'entreprise ou de métier. Mais on peut y placer aussi l'émigration, la mobilité sociale quand elle permet d'échapper à un destin jugé peu enviable. Elle consiste à réagir à la situation qui crée le mécontentement en en sortant individuellement pour chercher ailleurs la réponse à ses attentes. Une autre réaction se nomme loyalisme (« loyalty»). L'institution dans laquelle se développe un mécontentement réussit alors à susciter un attachement affectif, une « culture d'entreprise » assez forte pour que ses tares soient acceptées comme un inconvénient déplaisant mais compensé par d'autres avantages. On pourrait ajouter au modèle de Hirschman un quatrième type : la thérapie. Il désignerait des situations où les personnes soumises à des tensions ou des difficultés y font face sur le mode d'une culpabilité, prennent sur elles la responsabilité de la situation, tentent d'y répondre par un travail sur elles-mêmes pour « se soigner » et se réformer. Une part du développement de la « communication interne » dans les entreprises vise ainsi à faire intérioriser par le personnel le poids des « contraintes » de la compétition internationale, la nécessité de consentir à des sacrifices et des réaménagements statutaires pour y faire face.
Le conflit, qu'Hirschman appelle « prise de parole» (« voice »), apparaît alors comme l'une des façons de répondre à un mécontentement et non comme son résultat mécanique. [...]
Ce qui me semble important, c'est de retenir que toute forme de "prise de parole" est essentielle car c'est elle qui permet à tout système organisé de progresser, pour peu que ceux qui prennent la parole n'aient pas le souci de nuire au système. Autrement dit, pour Hirschman, la meilleure issue c'est la combinaison voice-loyalty.
Si vous avez eu droit hier à une critique virulente de certaines pratiques des entreprises par une syndicaliste, on sentait bien son adhésion à l'entreprise : "ma boîte", "chez moi", "dans mon entreprise" (elle l'a d'ailleurs fait remarquer elle-même).
Il faut donc bien comprendre que la critique virulente ne signifie pas nécessairement le refus catégorique ou la volonté de nuire... et pour finir sur ce point, le commentaire du sociologue Dominique Wolton ce matin sur France Inter au sujet des relations sociales : une bonne engueulade entre personnes d'avis opposés est largement préférable à un consensus mou entre personnes de même opinion : c'est plus difficile et plus long pour trouver un accord, mais c'est l'un des fondements de tout fonctionnement démocratique.